textes & photos:
Denis Salem
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Licence Art Libre
Il me semble que ces images sont l'héritage d'une certaine élite populaire, anonyme. On n'y prête pas attention, mais ce sont celles là qui confèrent une âme à la ville. J'ai la désagréable impression d'être étranger à Strasbourg, malgré tout le temps déjà passé ici.
La ville s'est metarmorphosée. De façon très institutionnelle et moderne. Et j'aime assez ça. Et j'aime encore plus quand les murs sont repris par ceux qui l'habitent vraiment. Le contraste est alors saisissant. La ville est un musée à ciel ouvert où chaque passage peut receler un secret, chaque façade une histoire volatile.
Curieusement, l'art urbain dissident s'est vu approprié par une certaine bien-pensance. Ce qui n'est pas nécessairement une mauvaise chose, mais qui conduit à certaines déviances artistiques telles que décrites par Franck Lepage dans sa première conférence gesticulée.
Il s'agit du Taps de la Laiterie, à la Montagne Verte. Mon anciens quartier. C'est rigolo, parce que j'avais jamais remarqué qu'il y avait cette présence artistique, vaguement underground, dans les parages. On devine qu'ici ne se jouera pas des oeuvres classiques, que c'est résolument moderne. Des oeuvres expérimentales, comme me l'explique un des intermittents du spectacle qui prend sa pause.
Je suis fasciné par la Demeure du Chaos et je ne me doutais pas que nous avions à Strasbourg un laboratoire artistique similaire, quoique plus modeste: La SemenceRie. J'avais eu l'occasion un ou deux ans plus tôt de découvrir l'atelier et de m'entretenir avec ses occupants.
Ça ne se voit peut-être pas, mais à l'époque où la peinture était encore fraiche, je m'étais bêtement assis dessu. Inutile de dire que c'était de la foutue peinture coriace. L'espace autour de la SemenceRie est amenagé en une sorte de jardin potagé ouvert. C'est très convivial. Quand il y a du monde.
Il y a quelque chose d'absolument magique quand les murs deviennent des pages. Comme des portes sur l'esprit de ceux qui sont à l'origine de ces transformations. Celles-ci traduisent une sorte de malaise bienheureux. Une forme de résistance contre une certaine idée du vivre ensemble qui s'oppose complétement à la réalité sociale.
La SemenceRie est une structure indépendante. Le style diverge complétement de la médiathèque André Malraux qui serait disont... plus mégalo et invasif. Pour autant, cette médiathèque reste le thêatre d'événements culturels publics étonnament similaires.
Pour moi, c'est la quatrième dimension. On ne sait pas trop s'il s'agit des ruines d'une civilisation sur le déclin, d'un égarement artistique témoignant d'une perte de repères généralisé ou de l'expression d'un certain nihilisme. Cependant ce chaos me parle.
On est perpétuellement dans la construction et la déconstruction. Rien n'est véritablement permanent. On est dans la perception et le ressenti immédiat. La spontanéité. Et j'y vois là un troublant parallèle avec notre quotidient multimédia et sa production-consommation compulsive.
Il semblerait que l'on puisse réussir à légitimer tout ça au public à l'aide des propos de Pierre Restany dans son « Manifeste des Nouveaux Réalistes ». On flirte un peu avec l'arnaque, mais une oeuvre libre, moderne et contemporaine, se distingue de son homologue qui fait l'objet de spéculations économiques. Le joyeux fatras résultant s'affranchit du vice élitiste et capitaliste révèlant ainsi sa poésie à tous.
La SemenceRie tout pour faire rêver. Que l'on y soit sensible ou pas, l'endroit n'est ni subventionné ni canalisé par une instance publique ou privée. Le cadre et son dépot d'expérimentations fait l'effet d'un terrain de jeu à l'usage de faux-adultes, d'enfants-poètes, où se manifeste une forme de vie en communauté, inventive et investie.
Beaucoup plus loin il y avait une imprimerie abandonnée. Ça faisait un moment que la commune entreprenait de tout démolir. Mais je ne me suis jamais fait à cette idée, qu'effectivement, un jour, il n'y aurait plus rien du tout, sinon un terrain vague n'évoquant rien à personne.
Pour moi, et probablement d'autres personnes, l'imprimerie comptait énormement. Comme un sanctuaire ou un jardin secret.
Les chantiers se multiplient alors que les endroits oubliés de l'activité collective disparaissent. Explorer un chantier, grimper en haut d'une grue la nuit, c'est sympa, mais c'est pas exactement le même sentiment que la découverte d'un vestige urbain. Le street art aura-t-il le même impact dans une ville uniformisée et harmonisée à outrance?
Malgré le mois de ramadan et la chaleur écrasante de nombreuses familles musulmanes flannent au centre ville dont les rues sont animées et insouciantes.
Des gens talentueux s'improvisent constament un petit spectacle de rue, entretenant le charme et la bonne humeur de la ville.
La nuit tombée Strasbourg change de visage. Ce sentiment d'étrangeté s'intensifie. Elle est comme une vieille amie. Et chaque année nous nous réapprivoisons.
Les souvenirs se déconstruisent à mesure que la ville se transforme, parce qu'elle est une extension de notre mémoire.
Les néons et l'obscurité noyent le béton et réveillent en moi une certaine ardeur. La ville nocturne, brulante et dépeuplée, a quelque chose de terrifiant et d'érotique.
On distingue dans la rue des paroles et de la musique assourdit par les murs des appartements. La vie existe mais semble lointaine et fantomatique. Ce soir, à nouveau, je m'insinuerais dans la ville.
À l'exception de ceux qui l'ont batîe, très peu peuvent prétendre connaitre Strasbourg comme moi je la connais. Cette ville est à moi. ELLE EST À MOI. J'en connais toutes les humeurs, tous les dangers et tous les secrets.
J'avance en elle à tatons. Éclairé par le flash de l'appareil photo et la lueur de mon téléphone. Je n'ai rien pour me défendre ou m'éclairer convenablement. J'écoute attentivement les ténèbres pour mieux me fondre dedans.
Curieux comme Strasbourg semble se dérober à moi par instant et comme je parviens à la retrouver dans son intimitée. Dans ce qu'elle a de singulier et d'étrange. À l'intérieur, personne ne peut m'atteindre.
Ses méandres semblent s'enfoncer loin dans la terre, vers l'enfer. Et le paradis semble tellement loin. Je m'embarque à chaque fois vers un voyage dangereux qui se termine comme l'on se réveillerait d'un mauvais rêve. Une faërie noire.
Ce cheminement a finalement quelque chose de très dantesque. Chaque pièce en ruine pose une nouvelle question et me fait affronter quelque chose en moi. À défaut d'avoir eu de véritables rites initiatiques, il faudra nous en inventer.
En regardant au travers de la fenêtre brisée, comme plongé dans le blanc des yeux d'une véritable personne je prends conscience de la déviance qui m'habite alors qu'eux sont dans leur maison, avec leur famille ou leur amoureux. Je ne serai plus jamais l'un de ceux-là.
Malgré la complexité et la personnalité étonnament humaine de la ville, elle ne peut remplacer l'être aimé. La véritable liberté se paye en solitude et en exil. J'aimerais tellement remplir ces murs de ces personnes qui me manquent, passées, présentes et futures...
Sur le chemin du retour je croise le dragon aperçu le matin même. À présent terminé, je me mets en tête de lui raconter mes secrets. Puis je lui murmure: « Si tu rencontre une personne semblable, dis lui qu'elle n'est pas seule, et que je l'attendrais quelque part au coeur de la ville ».